mardi 17 juin 2008

Je l'aimais, d'Anna Gavalda

Adrien est parti avec "une autre", laissant sa femme Chloé et leurs deux petites filles seules et désespérées. Les parents d'Adrien semblent tout aussi malheureux pour elles, et sans doute un peu confus de l'attitude de leur fils. Devant le désarroi de sa belle-fille, Pierre décide de l'emmener avec ses enfants dans leur maison familiale, pour leur éviter de reprendre tout de suite contact avec la réalité, dans un quotidien parisien qui, désormais, se passera sans "lui".

Isolé avec sa belle-fille et ses petites-filles, Pierre, habituellement bougon et taciturne, se met enfin à parler. D'abord pour aider Chloé à se confier, pour la consoler, parfois la houspiller un peu. Puis pour se confier lui-même. Le mutique devient rapidement moulin à paroles, et se révèlera sous un jour très différent de celui sous lequel sa famille croyait le connaître.

Ce roman se lit d'une traite, et pas seulement parce qu'il est court (150 pages écrites en gros caractères). L'histoire est linéaire, respectant presque l'unité de temps, de lieu et d'action, si on excepte les toutes premières pages. La forme, constituée essentiellement de dialogues, facilite la lecture et pousse le lecteur à progresser d'une façon continue.

D'autre part, ce huis-clos entre deux personnes qui n'avaient jusque là jamais eu de vrai contact est très prenant. On se doute dès le début que sous l'aspect monolithique de Pierre se cache une personnalité beaucoup plus intéressante qu'il n'y paraît, et on a envie de le découvrir peu à peu, au gré de ses confidences. Et on n'est pas déçu : si son "secret" est finalement assez banal, il s'intègre parfaitement dans le contexte ambiant, et apporte un éclairage fort différent sur le drame familial que vivent Chloé et ses enfants.

"Je l'aimais" constitue donc une lecture très agréable, parfois enrichissante et jamais ennuyeuse.

lundi 2 juin 2008

L'homme programmé, de Robert Silverberg

Par une belle journée de mai 2011, Paul Macy marche dans la rue, dont il trouve la consistance bizarre sous ses pieds. Non, il n'est pas saoul, ni drogué : il sort d'un séjour de quatre ans au Centre de Réhabilitation, au cours desquels on a entièrement effacé sa personnalité pour lui en forger une toute nouvelle. Il est une sorte de nouveau-né trentenaire, qui doit réapprendre à effectuer correctement les gestes les plus simples de la vie.

Au cours de sa vie précédente, il s'appelait Nat Hamlin. Il était un des plus grands artistes de son époque, au point qu'au Metropolitan Museum de New York, une salle entière lui est consacrée. Mais Nat était aussi et surtout un violeur en série. Dans les années 2000 - soit 30 ans dans le futur au moment où Silverberg a écrit ce roman ! - la condamnation à mort telle que nous la connaissons n'existe plus : on considère qu'il est inadmissible de tuer un corps sain, alors on se contente d'éliminer la personnalité du criminel, et de lui insuffler une nouvelle personnalité, avec un passé et des souvenirs créés de toutes pièces mais officialisés par les bons soins du Centre qui, décidément, pense à tout. Ou presque.

Paul Macy n'a pas de chance. Il n'est libéré que depuis quelques heures quand il est abordé par une jeune femme du nom de Lissa Moore, qui a très bien connu Nat Hamlin : elle a été son égérie et sa maîtresse. Malgré l'insigne de la Rehab épinglé à la veste de Paul, censé avertir la population que son détenteur vient d'être réhabilité et que son ancienne personnalité est morte, Lissa l'appelle par son ancien nom et, malgré ses dénégations, lui parle comme si Paul était resté le même.

Cette confusion gênante en provoquera une autre, beaucoup plus grave, dans l'esprit de Paul, en faisant ressurgir Nat, "armé" de tous ses anciens défauts. Mais l'artiste maudit est-il vraiment revenu, ou ne s'agit-il que de la conscience de Paul qui ne lui laisse pas de repos ?

Ce roman a tous les ingrédients pour être passionnant : troubles de la personnalités, dualité entre "le bon" et "le mauvais" qui est en chacun de nous, débat sur ce qu'est la valeur humaine - artiste génial mais pervers et destructeur vs. brave homme bienveillant sans aucun talent particulier, histoire d'amour catastrophique qui repart sur des bases plus saines, société "humaniste" où on donne une deuxième chance à un homme en le reformatant... Pourtant, ce n'est qu'une semi-réussite, dans la mesure où il est assez inégal. Si certaines scènes sont très fortes - particulièrement celles qui voient l'ancienne et la nouvelle personnalité de Paul se confronter, parfois avec beaucoup de violence, parfois presque avec amitié - il en est d'autres qui fleurent tellement les seventies, date du roman lui-même, qu'on n'arrive vraiment plus à se croire en 2011 - c'est le cas notamment des scènes de sexe, assez nombreuses, et dans l'ensemble de tout ce qui concerne les rapports homme-femme.

Mais la structure du roman fait qu'on ne s'ennuie jamais vraiment, quelle que soit la qualité du passage qu'on est en train de lire : les scènes sont assez courtes et bien alternées entre action et considérations plus psychologiques, si bien que le roman laisse un bon souvenir dans l'ensemble.

Du même auteur, on préfèrera quand même L'oreille interne, Les masques du temps, Jusqu'aux portes de la vie, La porte des mondes, Les déportés du Cambrien, Les déserteurs temporels, Les temps parallèles... liste subjective et non exhaustive bien sûr !